Telle était la question d’un lecteur en réponse à un commentaire de recentrage syndical.

La question est intéressante et il m’a semblé juste de développer quelques éléments de réponse, que voici, et qui sont donnés ici à titre personnel, sous forme de dissertation niveau Terminale « moins ».

Petit constat en apéritif : il y a la morale telle qu’on la dit aux autres, péremptoire et absolue le plus souvent ; et la morale telle qu’on se l’applique à soi-même, qui est par nature relative à soi et à nos circonstances personnelles. Quant à l’agir social, il y en a un qui fait société et un autre qui consomme de la société. Ma réponse commence par redéfinir ce que l’on peut entendre derrière ces deux termes : moral et social, sachant que l’article 1 des statuts de la CFTC parle de « morale sociale » : on est bien dans le sujet syndical.

On peut aborder la morale au moins de deux manières, au moins :

– celle qui souhaite le bonheur de l’Homme, étant entendu que ce bonheur, pour être durable, ne peut pas faire l’économie du beau, du bien et du vrai, ceux-ci étant des donnés (absolus si  il est fait référence au religieux, ou relatifs dans le cas contraire). Dans cette morale, le bonheur de l’Homme est la finalité.

– Et il y a la morale qui ne parle que des donnés (beau, bien, vrai) indépendamment des personnes : la morale que l’on appelle « scolastique », qui a eu son apogée avec le jansénisme, continué au XIXème siècle par la morale bourgeoise et les conventions. Le Beau, le Bien et le Vrai sont alors des absolus puisqu’ils sont considérés en eux-mêmes, indépendamment des personnes. L’arbitraire qui se loge dans les conventions humaines est relié à une vision du surnaturel selon lequel l’arbitraire divin dont découle la morale est lui-même conventionnel :  si Dieu, par convention avec lui-même, décidait qu’un mal est un bien, ce serait de fait un bien. Dans cette théologie morale, on reconnait l’influence musulmane sur la pensée médiévale de Guillaume d’Occam, mais aussi, par transmissions successives, sur la Réforme (prédestination arbitraire) et à tout l’univers anglo-saxon – y compris économique – dans lequel nous baignons désormais quotidiennement.

Ainsi, une morale décrétée, justifiée par l’unique fait qu’elle serait dictée et définie et reçue une fois pour toutes , indépendamment de la recherche du bien de l’homme, serait supérieure à la charité. Il me semble que c’est cela que Jésus Christ reprochait aux pharisiens ou aux scribes docteurs de la Loi, proposant à l’Homme une mise en garde contre les lectures figées et tatillonnes qui, plus tard, donneront le Talmud, le Coran et autres fondamentalismes y compris chrétiens. Mais c’est bien le risque qui nous guette tous dans la judiciarisation; le risque-miroir étant le relativisme compassionnel, naturellement omniprésent dans le cœur de tout un chacun et habilement encouragé et utilisé par les médias et l’économie pour élargir leur zone d’influence et s’ouvrir de nouveaux marchés : euthanasie, PMA, GPA par exemple.

Benoit XVI, dans « Caritas in Veritate », rappelle la ligne de crête, la nécessité de « tenir » les deux ensemble, de même qu’il faut tenir ensemble la justice et la gratuité : c’est là la dignité de l’agir humain, parce que cet agir, alors, évite l’idôlatrie, c’est-à-dire évite de mettre au-dessus de l’Homme des réalités qui finissent par l’écraser. Digression amusée : ces deux « biens » qu’il faut tenir ensemble sous peine d’en faire des maux rappellent en négatif les choix tragiques de Corneille où ce sont deux maux que le personnage principal devait considérer, et il devait choisir de façon exclusive entre l’un et l’autre, au prix de vies humaines, pour donner une issue à ceux qui en réchapperaient.

Tout agir social est moral – non pas au sens scolastique mais au sens de la miséricorde–, à partir du moment où il cherche à relever l’homme dans sa dignité de personne appelée à la liberté par l’exercice du discernement dans la recherche du bien commun. Il y a un agir prétendument social qui, faisant l’économie de la vérité de l’Homme, de la beauté de l’Homme et du bien de l’Homme, dégrade sa dignité.

Reprenons Benoit XVI (§6 de CinV) : « la charité (…) dépasse la justice mais elle n’existe jamais sans la justice qui amène à donner à l’autre ce qui est sien, c’est-à-dire ce qui lui revient en raison de son être et de son agir » : en toute décision sociale doit se trouver la préoccupation de donner à l’autre ce qui lui revient en tant qu’Homme : la capacité de réfléchir, puis de choisir en conscience, ce qui suppose du temps. On a ici une autre application de la subsidiarité, puisqu’en tout choix,  par principe de responsabilité, il y a une solitude absolue après le temps de conseil et d’information. Ainsi, le droit doit-il toujours s’exercer selon la morale et non selon la lettre ; et l’usage d’un droit est-il toujours soumis à la question morale : « user de tel ou tel droit prive-t-il quelqu’un qui en aurait plus besoin que moi ? » : tel pourrait-être le questionnement syndical CFTC.

 

Ma conclusion serait : le social sans exigence d’une réflexion morale est un assistanat de la part de l’aidant; le social qui prive de questionnement peut aller jusqu’à la dictature, c’est au moins une spoliation de l’intelligence de l’aidé et une spoliation des ressources de la collectivité. La recherche du bien commun, qui est dans l’article 1 des statuts CFTC, ne peut se faire en dissociant morale et social, aux sens définis supra.

 

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