Telle était la question d’un lecteur en réponse à un commentaire de recentrage syndical.

La question est intéressante et il m’a semblé juste de développer quelques éléments de réponse, que voici, et qui sont donnés ici à titre personnel, sous forme de dissertation niveau Terminale « moins ».

Petit constat en apéritif : dans le vécu de chaque jour, il y a la morale telle qu’on la dit aux autres, péremptoire et absolue le plus souvent ; et la morale telle qu’on se l’applique à soi-même, qui est par nature relative à soi et à nos circonstances personnelles. Et du coup, on est bien souvent plus tolérant vis à vis de soi-même que vis à vis des autres, où la morale confine à l’idéologie. C’est une question de perception, bien sûr, car la morale ne vaut que si elle est partagée par tous, avec des clés de discernement dans sa mise en pratique qui sont fondées sur l’appréciation du réel, du contexte. Quant à l’agir social, il y en a un qui fait société et un autre qui consomme de la société. Ma réponse commence par redéfinir ce que l’on peut entendre derrière ces deux termes : moral et social, sachant que l’article 1 des statuts de la CFTC parle de « morale sociale » : on est bien dans le sujet syndical.

On peut aborder la morale au moins de deux manières, au moins :

– celle qui souhaite le bonheur de l’Homme, étant entendu que ce bonheur, pour être durable, ne peut pas faire l’économie du Beau (Esthétique), du Bien (Morale proprement dite) et du Vrai (sciences physique et métaphysique), ceux-ci étant des donnés (absolus si  il est fait référence au religieux, ou relatifs dans le cas contraire). Dans cette morale, le bonheur de l’Homme est la finalité.

– Et il y a la morale du devoir, morale Kantienne. Entre les deux se trouvent des approches morales qui ont tendance à absolutiser les donnés (Beau, Bien, Vrai) en les rendant pour ainsi dire indépendantes de la recherche du bonheur humain. On n’est pas loin de ce qu’on appelle la « scolastique », qui a eu son apogée avec le jansénisme, continué au XIXème siècle par la morale bourgeoise et les conventions. Le Bien, le Beau et le Vrai sont alors des absolus, comme le Devoir kantien, puisqu’ils sont considérés en eux-mêmes, indépendamment des personnes. L’arbitraire qui se loge dans les conventions humaines de ce siècle qui a été celui de la révolution industrielle et de la révolution bourgeoise, ansi que des théories de Marx, est probablement relié à une vision du surnaturel selon lequel l’arbitraire divin (dont découle la morale) est lui-même conventionnel et arbitraire :  si Dieu, par convention avec lui-même, décidait qu’un mal est un bien, ce serait de fait un bien. Dans cette théologie morale, on reconnait l’influence musulmane d’Averroès sur la pensée médiévale tardive (Boèce, Guillaume d’Ockam), mais aussi, par transmissions successives, sur la Réforme (prédestination arbitraire), le jansénisme bourgeois et sur tout l’univers anglo-saxon – y compris économique – dans lequel nous baignons désormais quotidiennement.

Ainsi, une morale décrétée, justifiée par l’unique fait qu’elle serait dictée et définie et reçue une fois pour toutes , indépendamment de la recherche du bien et du bonheur de l’homme, serait supérieure à la charité. Il me semble que c’est cela que Jésus Christ reprochait aux pharisiens ou aux scribes docteurs de la Loi, proposant à l’Homme une mise en garde contre les lectures figées et tatillonnes qui, plus tard, donneront le Talmud, le Coran et autres fondamentalismes y compris chrétiens. Mais c’est bien le risque qui nous guette tous dans la judiciarisation; le risque-miroir étant le relativisme compassionnel, naturellement omniprésent dans le cœur de tout un chacun et habilement encouragé et utilisé par les médias et l’économie pour élargir leur zone d’influence et s’ouvrir de nouveaux marchés : euthanasie, PMA, GPA par exemple.

Benoit XVI, dans « Caritas in Veritate », rappelle la ligne de crête, la nécessité de « tenir » les deux ensemble, de même qu’il faut tenir ensemble la justice et la gratuité : c’est là la dignité de l’agir humain, parce que cet agir, alors, évite l’idôlatrie, c’est-à-dire évite de mettre au-dessus de l’Homme des réalités qui finissent par l’écraser. Digression amusée : ces deux « biens » qu’il faut tenir ensemble sous peine d’en faire des maux rappellent en négatif les choix tragiques de Corneille où ce sont deux maux que le personnage principal devait considérer, et il devait choisir de façon exclusive entre l’un et l’autre, au prix de vies humaines, pour donner une issue à ceux qui en réchapperaient.

Tout agir social est moral – non pas au sens scolastique mais au sens de la miséricorde–, à partir du moment où cet agir cherche à relever l’homme dans sa dignité de personne appelée à la liberté par l’exercice du discernement dans la recherche du bien commun. La morale sociale est une partie majeure de la morale puisqu’elle traite de l’homme en tant qu’en relation avec l’autre et avec les communautés (relations je-tu; je-ça; je-nous). Il y a un agir prétendument social qui oblitère ces trois types de relations de vie au profit de la seule relation au droit écrit, faisant l’économie de la vérité de l’Homme, de la beauté de l’Homme et du bien de l’Homme, dégrade sa dignité.

Reprenons Benoit XVI (§6 de CinV) : « la charité (…) dépasse la justice mais elle n’existe jamais sans la justice qui amène à donner à l’autre ce qui est sien, c’est-à-dire ce qui lui revient en raison de son être et de son agir » : en toute décision sociale doit se trouver la préoccupation de donner à l’autre ce qui lui revient en tant qu’Homme : la capacité de réfléchir, puis de choisir en conscience, ce qui suppose du temps. On a ici une autre application de la subsidiarité, puisqu’en tout choix,  par principe de responsabilité, il y a une solitude absolue après le temps de conseil et d’information. Ainsi, le droit doit-il toujours s’exercer selon la morale et non selon la lettre ; et l’usage d’un droit est-il toujours soumis à la question morale : « user de tel ou tel droit prive-t-il quelqu’un qui en aurait plus besoin que moi ? » : tel pourrait-être le questionnement syndical CFTC.

 

Ma conclusion serait : le social sans exigence d’une réflexion morale est un assistanat de la part de l’aidant; le social qui ne s’adresse pas à l’intelligence exécutoire prive de questionnement et peut aller jusqu’à la dictature, comporte le risque de la spoliation de l’intelligence de l’aidé et elle est réellement une spoliation des ressources de la collectivité. La recherche du bien commun, qui est dans l’article 1 des statuts CFTC, ne peut se faire en dissociant morale et social, aux sens définis supra.

 

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